Ma mésaventure à Singapour, 1979DANS LE MÊME BATEAU

Récit de Nam Nguyen ©2016 | Photos de Vincent Leduc ©1979

"Une expérience proche du rêve"

Alors qu’il visitait le camp de réfugiés de Buton au printemps 1979, Vincent Leduc prit ces puissantes photos qui témoignent de la vie des boat-people vietnamiens en Indonésie. Il se joignit à Gary Ferguson pour l’expédition de Singapour sur un petit bateau de bois chargé de réfugiés vietnamiens, dont de nombreuses femmes et enfants. À mon insu, c’est sur ce bateau que nos voyages se croisèrent.

L’existence de ces photos fut une surprise complète pour moi – je ne me souviens pas avoir vu un photographe sur ce bateau il y a 34 ans. Le plus étonnant de cette découverte est que j’apparais sur beaucoup des photos que Vincent a pris, parfois avec le regard directement porté sur l’appareil !

Photos de Vincent Leduc de mai 1979, avec les commentaires de notre connexion Facebook de 2013 :

Camp de réfugiés de Pulau Buton

Ma maison temporaire au camp de réfugiés de Pulau Buton : La grande hutte à l’extrême gauche avait été bâti sur la plage boueuse par le propriétaire de mon bateau, mes trois cousins et moi, quelques jours après notre arrivée sur cette île perdue à la fin avril 1979.

"Nam, j’étais un jeune reporter indépendant basé à Bangkok à cette époque. J’ai consacré toute l’année 1979 à des reportages sur les réfugiés du Laos, du Cambodge et du Vietnam. J’étais descendu à Singapour avec un ami américain, Gary Ferguson, de Phoenix, qui aidait financièrement l’organisation Food for the Hungry. Nous devions embarquer sur leur navire de secours en mer, l’Akuna, mais Gary changea d’idée, nous étions au début mai 1979.  Le navire venait de déposer un groupe de boat-people sauvés en mer, dans une île de l’archipel indonésien de Riau, Pulau Buton. Ils devaient se débrouiller sans aide. Nous nous y sommes rendus Gary et moi, nous sommes restés une semaine, nous avons construit une école et d’autres installations pour aider la communauté… "

"… lorsque nous sommes arrivés, il n’y avait aucune organisation. Chaque famille ou « bateau » se débrouillait seule. Gary fut l’instigateur d’une organisation. Il réunit tous les chefs de famille et fit élire une sorte de Conseil. À partir de là, les gens furent volontaires, ou désignés, pour assurer des travaux dans différents domaines : santé, école, administration, etc… Puis il acheta des outils et des matériaux. Nous construisîmes une école, un système d’évacuation des eaux, un terrain de volley-ball et même des toilettes publiques, car il n’y en avait pas."

"Quand nous arrivâmes, le premier jour, la première chose que nous fîmes fut de nous asseoir avec les gens autour de l’appareil à cassette. Nous apportions un message, très long (30 à 60 minutes) enregistré à Singapour quelques jours plus tôt par Jimmy à votre attention. Il parlait en vietnamien. Il s’adressait directement à chacun d’entre vous, certains par leur nom. L’un des bateaux secourus était en train de couler quand l’Akuna était arrivé. En approchant, depuis la proue avec un mégaphone, Jimmy avait parlé en vietnamien aux boat-people afin de les réconforter. Il était considéré comme un sauveur, surtout par les gens de ce bateau. Ils avaient même transformé leur nom propre en y ajoutant celui de « Jimmy ». Dans cette scène tu peux voir une attention très forte, une fascination même, autant parce qu’une voix sort de la machine (ton impression d’enfant et celle de ceux qui n’étaient pas familier de cette technologie) mais surtout parce que c’est Jimmy qui parle. Enfin il nous présente, Gary et moi. Il explique le pourquoi de notre visite et parle de nous comme de frères."

"Il a pu penser qu’il pouvait déplacer des montagnes avec ses bras. Il était entré en contact avec Food for the Hungry, avait pris l’avion et avait débarqué au milieu d’une Asie du Sud-Est en plein drame. Je l’avais rencontré à Bangkok. J’étais un jeune reporter free lance avec déjà quatre ans d’expérience sur place. J’étais au Laos durant les six mois qui séparèrent l’expulsion des américains et ma propre expulsion après la déclaration de la République Démocratique Populaire Lao. J’avais suivi la question des réfugiés depuis la Thaïlande sur les frontières lao et khmère. Bon, il disait qu’il était prêt à financer Food for the Hungry mais qu’il voulait d’abord voir les programmes que l’organisation avait mis en œuvre. Il m’avait proposé de l’accompagner. Il y avait l’Akuna parmi ces programmes et il était très intéressé par une mission de secours en mer. Je l’ai suivi… "

"… et puis Gary eut cette idée de tenter le voyage de Singapour avec l’un des bateaux du Vietnam. Il croyait qu’étant américain, il pourrait convaincre l’ambassadeur des États-Unis d’accepter les réfugiés qui l’accompagneraient. 62 personnes vinrent… "

"Il y avait cette famille sur un bateau, qui ne participait pas à l’organisation de la communauté. Gary essaya de les convaincre de nombreuses fois mais ils ne voulaient pas débarquer, espérant toujours partir pour un meilleur endroit que Pulau Buton. C’est comme ça que l’idée est née dans la tête de Gary. Comment les aider eux aussi ? Gary ne tombait pas du ciel mais de l’Arizona. Il connaissait peu la situation en Asie du Sud-Est, c’était la première fois qu’il venait dans cette partie du monde. Un mois plus tôt, il regardait la télévision dans sa belle maison avec piscine à Phoenix. Gary était un businessman, rentier à 35 ou 38 ans. Il avait vu un reportage sur les boat-people. Et soudain il avait décidé qu’il DEVAIT faire quelque chose. Pas seulement envoyer de l’argent, mais faire quelque chose face à face… "

"Je me souviens que l’idée lui est venu à cause de cette famille arrivée du Viêt Nam avec ce bateau et qui ne voulait pas débarquer. Ils restaient à bord, refusant de mettre un pied à terre. À cette époque, comme tu le sais, les conditions dans le camp étaient rudes. Ils voulaient poursuivre leur voyage, jusqu’en Australie même. Après quelques jours de discussion avec eux, Gary avait déclaré qu’il y avait Singapour, plus près… "

"… il y eut encore de nombreuses discussions avec la famille qui ne voulait pas atterrir. Gary finit par dire qu’il allait essayer de les faire accueillir par les États-Unis à Singapour. Ils acceptèrent. La nouvelle s’était propagée à travers tout le camps et je me rappelle très bien à quel point ce fut dramatique pour tous, car chacun faisait face à une dure décision : tenter cette chance, ou pas. Le bateau était solide, la distance courte, la mer calme. Et Gary avait confiance en lui-même. Était-il fou ? Non. Naïf, probablement. À un certain point, chacun d’entre nous choisit l’espoir au lieu de la raison, crédite l’humanité au lieu de l’inhumanité. C’est pourquoi Gary avait quitté Phoenix, AZ, et était venu à Pulau Buton. Bon, tu connais la fin de l’histoire… "

Dans Le Même Bateau

"Vincent, tu viens de raconter l’histoire réelle en détail sur la situation déchirante de beaucoup de gens, y compris moi. Quand nous avons eu à prendre la décision, croire Gary ou non, croire en la chance ou non, risquer la mer encore ou ne plus risquer nos vies… J’ai des tas de détails personnels mais je ne peux pas encore les écrire avec des mots. Merci beaucoup de ta générosité encore une fois Vincent Leduc. Tu parles/écris vraiment du cœur et tu racontes mon histoire aussi… "

"C’est moi avec le même t-shirt rayé que je portais sur les photos prises avec mes frères à Saïgon avant de les laisser pour le voyage en bateau. Ce fut mon seul t-shirt durant des mois au camp de réfugiés de Buton en Indonésie.

"À propos, je n’avais aucune idée qu’un photographe était présent à bord, et pourtant sur cette photo je regarde l’appareil. Je n’étais pas dans un état normal, je ne me rappelle pas non plus tous ces garçons et petits enfants sur le bateau. Maintenant, je prends un grand plaisir à contempler les expressions de chaque garçon sur cette photo à chaque fois que je la regarde. Encore une fois, excellent travail de photojournaliste M. Vincent Leduc ! "

"34 ans après, regarder ces photos de moi confirme que mes pensées et sentiments sur cet événement, cette expérience, ont toujours été juste. J’étais toujours seul. "

"Oh mon dieu ! Vincent, J’étais aussi sur ce bateau avec Gary, que la marine Singapourienne a refoulé en mer. J’ai même écrit un post sur Facebook… "

 

"Nous avons navigué deux jours avant d’être arraisonné par la marine singapourienne. Gary échoua. Nous retournâmes à Pulau Buton. Nous fûmes tous deux arrêtés par la police indonésienne et expulsés d’Indonésie…"

"Je me souviens avoir prié pour que Gary nous aide. "

"Je me souviens très bien qu’un avion d’observation nous a survolé et qu’un peu plus tard le navire de la marine singapourienne est venu sur nous. Gary était monté à bord. Il y était resté deux à trois heures tandis que nous attendions avec espoir. Il avait réussit à convaincre le capitaine d’appeler l’ambassadeur américain et avait parlé un long moment avec lui et tout essayé pour le convaincre d’accepter le groupe. Et il était dégouté en revenant avec la réponse « non ». Tout le monde fut très attristé à ce moment. Je peux comprendre tes mots « Ce fut le moment le plus stupide et le plus affligeant de toute ma vie. "

"Je ne me souviens pas avoir mangé ou bu durant les 3 – 4 jours du voyage. J’étais trop déprimé pour avoir faim – du fait de ne pas avoir été capable d’entrer à Singapour. J’espérais une autre option, n’importe laquelle plutôt que de retourner au camp de Buton. "

"Après l’échec de Gary à faire entrer notre bateau à Singapour, je me suis senti abandonné et très déprimé. Mon retour au camp fut un moment très difficile. La nuit précédant notre arrivée à Buton, je ne pus fermer l’œil. Je ne savais pas si je pourrais faire face à mes cousins, le propriétaire du bateau et sa famille. Je voulais me jeter dans l’océan sombre. Je me sentais coupable et mal à l’aise… "

"Rétrospectivement je suis triste. Je me souviens qu’à bord chacun était si désappointé sur le retour. Je le comprends maintenant, je l’ignorais à l’époque. C’est la preuve que nous ne savons jamais tout, c’est une bonne leçon pour un journaliste autant que pour quiconque croit qu’il sait quelque chose de façon certaine, qu’il connaît la Vérité. Il n’y a pas de Vérité. Seulement la vérité. "

"J’avais mes propres raisons alors de quitter mes cousins et la famille du propriétaire du bateau au camp de Pulau Buton et de me faufiler seul dans la nuit. C’était une longue histoire… "

Gary Ferguson débarque au camp de Buton après l’échec du voyage avec les boat-people.

"… les hommes du camps affluèrent au bateau à notre retour. Ceux qui sont toujours à bord sur ces photos sont les gens originaires du bateau qui n’étaient pas autorisés à débarquer. Je pense que Gary et toi (qui prend la photo) ainsi que ceux du camp de Buton, avaient déjà débarqué. "

"… l’homme en short se tenant dans l’eau à droite de l’image ressemble à mon cousin, il était plus âgé que moi de plusieurs années et beaucoup plus fort que moi… Alors que le bateau atterrissait sur la boue de la plage de Buton, je vis mon cousin se ruer sur le bateau. Il s’approcha de moi et me tendit les bras. Je sautai vers lui pensant qu’il allait m’aider. Au lieu de ça, il me roua de coups sur le visage et tout le corps. Il me maintint sous l’eau tandis que je luttais pour me dégager. Ce fut la meilleure chose qui m’arriva alors. Je pleurai et couru jusqu’à notre hutte. Personne ne me demanda jamais pourquoi je m’étais enfui sur ce bateau avec Gary, le Cowboy Américain.

Mon cousin m’a rendu un grand service ce jour là. Il m’a enlevé toute les tensions et les sentiments de culpabilité que je portais sur le bateau. Pleurer me fit du bien et je me souviens que je dormis d’un sommeil profond par la suite. "

"Nam, j’ai été profondément touché par le récit de ta mésaventure à notre retour. Je comprends que cela met le doigt sur quelque chose de très personnel. Tu n’as pas seulement enduré un voyage en bateau, mais un voyage à travers la vie, seul. Je vois à quelle profondeur sont les restes et les souvenirs. Je pense aussi que ce processus de revivre le voyage afin de tout mettre en lumière est essentiel. C’est une libération de pouvoir reconnaître  et appeler les choses par leur nom. Merci de partager cela. "

Une cicatrice sur mon genou droit due à une chute dans un trou profond plein de verre cassé au camp de Buton, toujours visible 34 ans plus tard.

À SUIVRE

Échappé d’un camp de réfugiés

Lors de mes premières années d’école secondaire dans le Nébraska en 1984, j’écrivis un essai en classe d’anglais, décrivant la vie dans le camp de réfugiés de Buton, ainsi que l’inoubliable évasion en bateau vers Singapour avec Gary Ferguson.

LE JOURNAL DE NAM EN ANGLAIS – 1984

Les photos de Vincent ©1979

"Refugee" by Tom Petty And The Heartbreakers, 1979

 

                MA MÉSAVENTURE À SINGAPOUR, 1979   |   singapore79.com

DANS LEMÊMEBATEAU  Récit deNam Nguyen ©2016 Photos deVincent Leduc ©1979 

 

 

 

 

 

 

 

Chansons sur l'expérience des réfugiés vietnamiens

"Sea of Memory

(Biển Nhớ")

- Mỹ Hạnh, 2011

"Sea of Memory

(Biển Nhớ")

- Khánh Ly, 1980s

"Refugee"

- Tom Petty & The Heartbreakers, 1979

la langue

 

Lire en français
Tiếng Việt Read in English